Je pars à 9h,
avec un peu en retard.
Comme je ne travaille qu’avec Cheng Wei.
je lui dis de se chauffer tout seul le temps que j’arrive,
on ne fera pas de barre.
Wendy ne travaille plus au Pavillon aujourd’hui,
nous regagnons le studio Bossatti,
idéal pour les solos.
Je monte en bus .
C’est quand même bien plus reposant.
Ça me permet de rattraper un peu de retard sur le blog,
et de réfléchir sur la fin du quatuor.
Quand j’arrive Cheng Wei est en train de se chauffer tranquillement dans le studio.
On parle de la semaine passée,
de Taïwan cet été, de sa toute jeune compagnie,
puis on regarde sur l’ordinateur la version originale du solo, celle d’avril.
Entre temps, je lui avais envoyé toute une série de changements,
notamment dans les directions.
Il s’en souvient.
C’est parfait.
On se lance.
Je me sers de la musique de la vidéo comme bande son.
Les premières fois où il le fait, il refait toujours les mêmes erreurs.
C’était pareil en avril, en août …
Maintenant, il les connait et se corrige seul.
Il y a deux ou trois difficultés en terme d’appui,
et surtout le rythme.
C’est une danse lente pour lui,
comme pour beaucoup de taïwanais.
Il lui faut un ou deux filages pour trouver le calme nécessaire.
je lui donne des indications d’interprétation :
travailler sur l’enfermement,
comme s’il voulait partir loin, s’en aller,
mais qu’il était bloqué par les murs.
Ce sera probablement la réalité au théâtre …
Quand Wan Zhu arrive, le solo est dans la boîte.
Elle est un peu choquée.
Elle est allée se promener ce matin et en revenant prendre ses affaires à la maison d’hôtes,
elle a vu une grande fumée.
Il y a eu un incendie dans une maison tout près de l’endroit où ils dorment,
elle a eu peur.
Je la laisse se chauffer et reprendre ses esprits.
Je vais donc voir le solo qu’ils ont imaginé.
Le thème est contenu dans la vidéo que je leur ai envoyé.
c’est ce qu’il y aura à l’écran.
Le film s’appelle « l’heure des pêcheurs ».
Ceux qui suivent le blog depuis le début savent que j’aime les couchers de soleil.
Quand j’étais à Taïwan, juste avant de partir en voir un,
je disais bonjour aux européens qui eux, commençait la journée quand la nuit était en route pour nous.
Une idée m’est venue.
À l’heure où je vais voir les pêcheurs, quelqu’un quelque part à l’ouest qui se réveille.
J’ai imaginé la conversation de deux amoureux qui seraient dans cette situation.
L’un souhaitant une bonne journée à l’autre,
quand là où il est,
le soleil se couche.
Et de là, en a découlé tout un dialogue.
elle sait qu’après il y a le boléro,
et je l’ai laissé faire.
J’ai une certaine appréhension à voir ce solo.
Et si ça ne me plaisait pas ?
Comment lui dire ?
Quand le refaire vu le planning serré ?
Aurais-je l’inspiration ?
Et puis en tant que créatrice, ça serait difficile à danser pour elle.
Elle aussi a peur.
Elle marque des choses en boucle,
regarde des points du studio.
C’est drôle comme cette femme (Wan Zhu a dépassé la trentaine) peut redevenir une enfant en un clin d’oeil.
Quand elle est très contente, quand elle a peur …
Elle me demande si elle peut regarder une dernière fois la vidéo que Cheng Wei avait filmé la dernière fois qu’ils ont répété.
Je tente de la rassurer,
bien que je sois moi aussi bien inquiet …
Elle la regarde une dernière fois.
Elle est prête.
Je mets la musique.
Elle est immobile de dos.
Sa jambe droite se plie lentement,
Il y a un souci.
En fait, je leur ai envoyé une vidéo dont je me suis servi pour la promotion.
Au début, au lieu d’un écran noir, il y a les lettres de Qi Xi
(vous vous souvenez quand même ? sinon regarder le titre du blog …).
Les idéogrammes disparaissent à l’infini,
et pour que j’aie assez de temps pour les faire disparaitre j’avais rallongé la musique de deux mesures.
Ça la perturbe.
Ce qui est étonnant, c’est que ça ne change rien à la chorégraphie,
du moins, pas dans ce qui bouge,
mais le temps d’attente avant qu’elle ne démarre est plus court dans ma version de la musique que dans la sienne.
On décide de garder sa version,
d’autant qu’ils insistent pour que les lettres apparaissent à l’écran.
七夕
On est reparti.
Elle déroule son histoire.
Elle y est à la fois forte et fragile.
Avec des chemins vers le sol que je n’envisage jamais.
Une lenteur que j’adore,
des regards qui en disent long.
Elle joue de ses cheveux longs comme je n’aurais jamais osé,
comme je n’aurais peut-être jamais eu envie dans l’absolu.
Mais ça marche parfaitement.
Je suis ému.
C’est une interprète magistrale.
Élise, qui passe juste après, va devoir mettre tout ce qu’elle a en elle pour lui tenir la dragée haute.
Je la remercie.
Elle est inquiète.
Je lui dis, en insistant, que tout va vraiment très bien et que l’on va juste retravailler certains détails.
En fait, je le garderai bien comme ça mais il y a quelque chose qui me manque.
Je me suis laissé embarqué dans son histoire et j’ai regardé le solo en spectateur,
il faut que je redevienne chorégraphe.
C’est peut-être le rythme.
C’est le mien,
et je sais qu’avec Cheng Wei ils ont travaillé dans mon sens,
mais j’ai peur que pour commencer le spectacle, ce soit trop lent trop longtemps.
Ou alors c’est autre chose,
mais ça a à voir avec le rythme
et je ne sais pas réellement pouquoi.
Je pense à des ruptures.
Peut-être il faut que nous (les trois autres danseurs) intervenions.
Des marches ?
Des apparitions ?
Je ne sais pas.
En même temps, ce serait dommage de déranger cette solitude.
Puisque le boléro est un duo virtuel avec moi.
S’il y a une apparition, ça ne peut être personne d’autre.
Je modifie quelques amplitudes,
quelques regards,
quelques positions de corps qui sont proches des miennes mais pas encore assez.
Je mets quelques accents, quelques ruptures,
en fait, c’est ça qui manquait.
Son histoire, dans la danse, était linéaire mais pas ce qu’elle racontait.
En fait, je me rends compte que je suis en train de faire un travail de relecture,
comme celui que je fais dans les tutorats, ou dans les rencontres de la F.F.D.,
avec un ou deux écueils en moins :
l’interprète est prête à tout entendre,
et je connais - un tout petit peu - les intentions du chorégraphe.
Comme ça Cheng Wei n’attend pas trop et puis ça nous fait un break avant le boléro.
On retourne à la boulangerie d’hier, les quiches étaient bonnes.
Wan Zhu a un peu plus de mal avec le boléro.
C'est normal, c'est ma gestuelle à laquelle finalement elle n'a que très peu goûté.
Mais je ne suis pas inquiet de ce point de vue.
Elle va y arriver.
C'est dans ce genre de situation qu'on se rend compte que ce que certains ont dit ou écrit sur son travail avait vraiment un sens : un rythme particulier, des mouvements faussement organiques …
Et comme je travaille avec quasiment les mêmes personnes depuis quinze ans, il y a des choses que je ne dis plus, que je n'explique plus et qu'il faut que j'arrive à détailler à nouveau.
Pédagogiquement formateur.
Nous quittons le Pavillon Noir.
Wan Zhu est toute excitée d'aller à Marseille,
(et particulièrement détendue parce qu'on y va en car).
On s'installe dans les premiers sièges.
Les corps se posent.
Les esprits s'évadent.
De la gare routière, nous descendons à pied vers la Porte d'Aix,
histoire qu'ils aient une idée du quartier Belsunce.
On fait une halte aux jardins du musée d'histoire de la ville où on voit l'ancien emplacement du port grec.
2600 ans,
c'est difficilement imaginable pour des jeunes taïwanais pour qui des immeubles des années 70 sont déjà considérés comme anciens.
Premier passage sur le Vieux-Port,
un peu tard pour le coucher de soleil.
Pas grave,
je sais que samedi, ils auront le temps de l’apprécier : je dois les laisser à 16h pour aller faire le dernier tutorat.
Vers 18h15, je les confie à Élise le temps du premier cours.
Elle nous attend dans un bar près de l'école de danse, .
Ils débarquent au studio un peu avant 20h.
Ce cours est bien émouvant.
Élise retrouve Marie et Nadia, aux côtés desquelles elle a grandi.
Elles ne s'étaient pas vues depuis juin.
Avec Cheng Wei et Wan Zhu, c'est une sorte de famille élargie.
Retrouver tous ces gens qui me sont proches,
par la danse et bien au delà,
me donne l’énergie manquante avec ces journées bien remplies.
En fin de cours, on en profite pour travailler une phrase du slow,
ça ne peut pas faire de mal.
Qui sait,
peut-être qu'un jour ils danseront tous ensemble.
Cheng Wei et Wan Zhu à la gare routière.
Élise, chez elle.
Rentré tard,
couché tard,
nuit courte,
ça devient une habitude.
Mais quand ça s’arrêtera,
ils seront repartis,
et je serai bien malheureux.







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